Développer l'Esprit Critique : Pourquoi et Comment ?

L'attitude d'esprit que requiert le bon fonctionnement d’une démocratie est l’exact analogue dans la vie pratique de ce qu’est l’attitude scientifique dans la vie intellectuelle.

Bertrand Russell – Education for democracy (1937)

Nous vivons dans un monde interconnecté et globalisé où l'enseignement de l'esprit critique est essentiel pour lutter contre le chaos informationnel. Le numérique, qui a démocratisé l'accès à la connaissance, a également engendré une dérégulation du marché de l'information. Nous sommes désormais submergés par un flot de données parfois contradictoires et difficilement déchiffrables. C'est pourquoi il est crucial d'apprendre à distinguer le vrai du faux, et l'enseignement de l'esprit critique y contribue grandement.


La réalité du terrain

Bien que particulièrement mis en avant ces dernières années, développer l’esprit critique des élèves a toujours été une des volontés profondes de l’école, comme le rappelle Serge Cospérec, professeur de philosophie à l’ESPÉ de Créteil [1]. Malheureusement, malgré l'intention profonde de l'éducation de développer l'esprit critique, il existe un fossé entre cette ambition et la réalité du terrain. Nombreux sont les enseignants qui constatent régulièrement que leurs élèves peinent à discerner les discours pseudo-scientifiques ou à évaluer la fiabilité d'une source d'information.

D’après de récents sondages sur le complotisme, 31 % des Français approuvent l’idée que « certaines personnes ont des dons de voyance et qu’elles peuvent prédire l’avenir » [2]. Pourtant, les études scientifiques sur des pratiques comme l'astrologie, la numérologie, la graphologie ou la chiromancie montrent qu'elles ne constituent en rien des outils valides pour déterminer la personnalité ou prédire l’avenir. Malgré cela, la plupart de leurs clients sont satisfaits et convaincus de leur précision car elles leurs semblent donner des analyses précises.


Certaines personnes ont des dons de voyance, elles peuvent voir ou prédire l'avenir:

TOTAL
Pas d'accord 58%

Figure 1 : Niveau d'adhésion des français à la croyance du don de voyance
Source: Enquête de décembre 2018 de la fondation Jean-Jaurés et Conspiracy Watch, avec l'institut Ifop.

TOTAL
D'accord 31%

L’impact de ces croyances pseudo-scientifiques peut avoir des conséquences considérables, documentées dans la littérature scientifique, dans divers domaines. A titre d’exemple, dans le domaine de la santé, les individus adhérant à des pratiques de médecine alternative sont moins susceptibles de vacciner leurs enfants [3] et ont un moindre recours à des traitements avérés efficaces [4].

Ces difficultés ne sont pas propres au système français. Une enquête menée de 2005 sur les Européens, la science et la technologie [5] nous indique que :

  • 29% des Européens pensent que la terre tourne autour du soleil
  • 29% pensent que les électrons sont plus gros que les atomes (et 25 % ne savent pas, soit ensemble plus de la moitié qui ne savent pas ou se trompent)
  • 20% pensent que les gènes de la mère déterminent le sexe de l’enfant (16 % déclarent ne rien savoir)
  • 43 % pensent que les antibiotiques tuent les virus comme les bactéries (11 % n’en savent rien), 27 % pensent qu’il n’y a pas de radioactivité naturelle (et 14 % ne savent pas) [6]

On a également demandé aux Européens sondés de ranger différentes « disciplines » sur une échelle de scientificité graduée de un à cinq (un correspondant à pas du tout scientifique et cinq à très scientifique). Il en ressort que la discipline considérée comme la plus scientifique est la médecine [7] (89 %), loin devant la biologie (76 %) ou même les mathématiques (72 %). Mais surtout que 41 % des Européens considèrent que l’astrologie est une science, devant l’économie (40 %) et plus nettement encore devant l’histoire (34 %). Ce constat inquiétant doit nous alerter

histoire (34%) économie (40%)
mathématiques (72%) biologie (76%)
médecine (89%)
Astrologie !
Pas du tout scientifique Complétement scientifique
Figure 2 : la distribution des disciplines en fonction de leur niveau de scientificité perçue
Sans la capacité de penser de façon critique et autonome, les citoyens sont des proies faciles pour les dogmatiques, les bonimenteurs et les pourvoyeurs de solutions simples à des problèmes complexes.»

F. James Rutherford, Andrew Algren - Science for All Americans. Education for a changing future (1989)


Enseignement à l'esprit critique

Depuis 2013, les mots « esprit critique » et « éducation aux médias et à l’information » on fait leur apparition dans les nouveaux programmes scolaires, et bien que 89% des professeurs affirment que leur développement est un de leurs objectifs majeurs, une étude menée dans 66 universités montre qu’une majorité d’enseignants ne sont pas capables de définir ce qu’est la pensée critique [8]. Certaines initiatives pour l’enseignement de l’esprit critique émergent, mais elles restent rares, le plus souvent individuelles, et peu d’enseignants s’estiment compétents en la matière.

En conséquence, il est raisonnable de considérer qu’une sensibilisation à la méthode scientifique et aux processus psychologiques associés aux erreurs de raisonnement, pourrait conduire les individus à mieux distinguer un savoir solidement établi d’une croyance hypothétique. L’initiation à la méthode scientifique et aux biais de jugement reste le meilleur moyen de se prémunir fasses aux croyances infondées. Elle permet ainsi de développer son « auto-défense intellectuelle » et d’endiguer la propagation de croyances pseudo-scientifiques et complotistes.

Une croyance pseudo-scientifique, qu’est-ce que c’est ?

Toute adhésion à un sujet ou une proposition qui semble violer les lois connues de science mais qui utilise le langage scientifique pour se faire passer comme science valide : astrologie, désintoxication du corps, ventouses, créationnisme, homéopathie... (Shermer, 1997). Ces pseudo-sciences reposent sur des peurs irraisonnées qui si elles étaient vraies seraient une véritable